C’est quoi une conférence gesticulée ?

Une conférence gesticulée, c’est une forme scénique mélangeant du savoir froid sur un sujet, et notamment de la radicalité, les histoires de vie des conférenciers-gesticulants par rapport à ce sujet, de l’humour et de l’auto-dérision, et un atterrissage politique (ce qu’on peut faire pour agir sur ce sujet).

Cette approche par le récit (un conférencier explique, un gesticulant raconte) donne une force au sujet inégalé par une conférence, un film, une exposition ou un livre.

De l’utilité des conférences gesticulées…

Par Pauline Christophe (gesticulante sur l’école)

Ce week-end, j’étais à Rennes pour aller voir la « fournée 2011 » des conférenciers gesticulants formés par Le Pavé sur 4 sessions de 3 jours étalées sur l’année 2011… (ou à peu près… Arrêtez-moi si je me trompe)… 10 conférences en deux jours, 4 vendredi et 6 samedi. J’en reviens toute… chamboulée ? émue ? Reboostée ?

Quelque chose est en train de naître… Un nouveau concept… Une nouvelle forme de lutte… Et si nous en doutions encore, la conférence gesticulée n’est pas un spectacle, non. Loin de là.

Entendons-nous bien : je ne vais pas faire la critique du théâtre, que d’autre part je pratique, que j’adore et que je défends, je veux juste essayer de montrer que la conférence, au contraire de ce que l’on peut croire, au contraire de ce que souvent on me dit à l’issue de la mienne, n’est pas un spectacle comme on l’entend de manière générale. Et donc qu’elle ne nécessite pas d’être comédien pour la pratiquer.

J’en suis maintenant plus que convaincue. Par opposition au « spectacle » traditionnel, plutôt écrit et abouti, obéissant à un « parti-pris » de « mise-en-scène », etc, pour moi la conférence est sans cesse en mouvement, et c’est en cela que je la vois plus « ouverte » et libre qu’un spectacle (j’entends d’ici grincer des dents !). Elle est « éducation populaire spectaculaire ». Na.

En mouvement pour celui qui la fait : très rarement le texte est écrit, ce qui en fait un objet modulable et re-modulable à l’envi (ce qui est mon cas !), en fonction de soi, de ce sur quoi on veut appuyer, mais aussi des spectateurs, de l’ambiance… et surtout de l’urgence à dire ! Ce qui implique, évidemment, qu’on n’a jamais deux fois de suite la même conférence, même jouée par la même personne, même sur le même thème. La conférence vit en même temps que son conférencier. Et « en mouvement » aussi pour le spectateur : en tant que spectateur de la conférence, j’assiste (au pire) à… une tranche de vie. Au « pire », c’est-à-dire quand on n’a pas encore assez le politique et/ou le théorique. Au « pire », et c’est déjà un énorme début.

Alors attention : On n’est pas sur France 2, on n’est pas dans une émission (de m…) qui pousserait le « parlant » à nous faire pleurer, à nous choquer, à nous raconter les pires moments de sa vie pour le sensationnel… Non, on est à l’intérieur d’un cerveau qui réfléchit, qui SE réfléchit humblement alors même qu’il est sur scène face à des gens…

Alors qu’une pièce de théâtre a posé le cadre dès les 30 premières secondes, la conférence est susceptible de changer de cap à tous moments. Le conférencier va avouer un « trou », peut reconnaître sa fatigue, se râcler la gorge, tousser, marquer une pause, avoir une crise de fou rire, ou se laisser gagner par l’émotion… Et nous, spectateurs, on vit avec lui. La conférence est en vie, car poussée par l’envie. C’est incroyable comme le conférencier, qui a choisi de faire une conférence alors même qu’il n’est pas comédien (sur les 10 conférences, seulement 2 étaient jouées par des comédiens ou me trompé-je ?), est mu par une force. Il y a urgence à jouer, urgence à dire : « J’en peux plus, il FAUT que je vous dise ».

Donc, je commençais par « au pire, c’est une tranche de vie ». Mais cette tranche de vie là, on la partage à 1000% parce qu’on suit cette personne, sa fragilité, ses questionnements, ses colères, sa rage, son engagement ?, parce que dans cette personne-là, on se reconnaît. Même si on n’a pas eu de grands-parents paysans, même si on n’a jamais fait de tango, même si on ne travaille pas à l’école suisse, même si je n’ai jamais fait de « sweat-lodge », même si je n’ai jamais analysé le journal de JP Pernaut… Du coup, « au pire », on apprend sur la personne sur scène, on apprend sur soi… Au pire. On apprend.

Au « mieux », qu’est-ce qu’une conférence gesticulée ? Un mélange orageux de ma pensée, mon savoir, et ma conviction politique qui n’est autre que la critique du monde néolibéral (s’il vous plaît !). C’est là où ça prend toute son ampleur. C’est là où l’équilibre est compliqué à mettre en place. Et je ne me permettrais pas de juger qui que ce soit à ce sujet car moi-même je doute encore grave de mon propre équilibre. Donc passons sur l’équilibre des « fils de scoubidou » ma vie/mon savoir/mon (?) politique. Ce qui fait sens et qui fait que j’ai la sensation de revivre quand je sors de 2 jours de conférences gesticulées, c’est d’assister au véritable partage d’un savoir entre gens qui ne sont pas experts de ce savoir. Donc se dire que moi, Pauline, qui suis absolument nullissime pour lire du Bourdieu, pour analyser les medias, pour comprendre le monde hospitalier, qui n’ai jamais travaillé dans une usine d’élevage de poulets, et qui ne sais pas ce qu’est un paysan par rapport à un agriculteur, qui n’ai jamais cherché la définition de « rural » dans le dictionnaire, j’ai le droit d’acquérir ce savoir-là. On est en plein dans la transmission orale des savoirs.

Et attention, c’est pas fini : non seulement j’acquiers un savoir sur le métier de médecin en hôpital (par exemple), mais en plus, j’accède à la critique politique de ce métier (d’où la question : en est-il encore un ?), où on me dit que j’ai le droit de croire en mon idée qu’un médecin n’est pas un distributeur de médicaments, que j’ai le droit de continuer à penser que je devrais avoir la possibilité de discuter avec mon médecin, et de refuser ses médocs, même si la société me dit que ce n’est pas possible, et, que, de là, il faut que je me batte pour mes convictions… (qu’il me reste à mettre en pratique lors d’un atelier futur d’éducation populaire).

La conférence est pour moi un outil qui nous est donné pour mettre en partage ces idées disséminées dans le monde entier dans un nombre incalculable de cerveaux et de corps, ces idées qu’on nous interdit d’avoir, ces idées qui ne sont soi-disant pas « réalisables »… qu’on passe notre temps à mettre dans des mouchoirs blancs dans nos poches au fond de notre pantalon, qu’on passe notre temps à réprimer parce que honteuses, à refouler parce qu’inavouables, à croire qu’on va pouvoir vivre malgré elles… On nous dit qu’elles ne sont pas « légitimes », qu’elles sont « utopiques », que « ce n’est pas possible », que « tu vas trop loin », que « tu n’es pas là pour ça », « tu es tout seul, alors arrête ton char et fais comme tout le monde »… Le pire, c’est quand on nous dit (et ça ressort dans beaucoup de conférences) : « tu es égoïste » [d’oser penser ce que tu penses]… Et alors là, j’avoue que ça me laisse perplexe…

Cet outil nous permet de nous rendre compte qu’on n’est pas seul.
Cet outil nous permet de nous rendre compte qu’on a le droit.
Cet outil nous permet de nous rendre compte qu’on est nombreux.
Cet outil nous permet de nous rassembler.
Cet outil va nous permettre de nous mettre en marche.

Sur un rythme de tango ou un air d’accordéon, pour repousser le mur, comme au rugby, ou détruire nos cages à poules, on est déjà du monde à vouloir changer le monde !