Devenir conférencier gesticulant…

Un thème, quelques idées, de la colère, de l’expérience, l’envie d’en parler publiquement… et vous voilà bientôt gesticulant !

Construite avec Franck Lepage, qui a inventé ce concept de conférence gesticulée, une méthode d’accompagnement de nouveaux conférenciers gesticulants a été déclinée de nombreuses fois au Pavé, dans les autres SCOP de la Grenaille et auprès de collectifs qui nous en faisaient la demande.

Plus de 100 gesticulants ont aujourd’hui « monté leur conf’ ».

Le Contrepied, comme l’association l’Ardeur, ont le projet ou l’envie de poursuivre ce travail, qui prend la forme d’une formation en 4 regroupements, dont le dernier intègre une représentation publique.

Alors, si ça vous dit, c’est ici

Pourquoi j’ai fait une conférence gesticulée

Par Jean Argenty (gesticulant sur les nouveaux référentiels de formation ? en soins infirmier)

Je me dois de vous présenter ici, aussi brièvement que possible l’outil d’éducation populaire auquel je me suis formé ; formation qui a permis que je construise ma propre conférence gesticulée, celle que je vais m’efforcer de textualiser ci-après.

Ce n’est pas anecdotique d’ailleurs qu’une formation de quatre fois trois jours ait permis à moi et à dix autres personnes de créer, complètement ou en partie ce qui s’apparente à un spectacle de type One Man Show. Il viendrait spontanément à l’esprit en pensant à ce type de spectacle qu’il y faut un sacré culot, une formation spécifique aux gens du spectacle ou que cela est réservé à quelques énergumènes assez exceptionnels.

Voici donc une des caractéristiques particulièrement saillante de cet outil, c’est qu’il se veut accessible à tous, c’est qu’il se veut outil d’expression et d’échange du peuple par et avec le peuple et non pas expression d’une élite qui vend une marchandise spectacle à un peuple réceptacle passif d’un objet texte auquel il reste extérieur quoi qu’on en dise. Le fait que dans le principe la conférence gesticulée soit toujours suivie d’un atelier démontre s’il le faut qu’elle n’est pas, dans son vif, un spectacle au sens commun du terme.

Alors qu’est-ce qu’elle est ? Qu’est-ce que ça veut dire d’être un outil d’éducation populaire ?

Ce que je vous en dis n’est pas la vérité sur l’éducation populaire et non plus sur l’outil conférence gesticulée, c’est tout au plus ce qu’il me semble que je sois capable d’en écrire aujourd’hui, à quelques semaines de distance de la fin d’une formation intense, profonde et, surtout, vraie.

À quoi me suis-je au juste formé ? À quoi je continue à me former m’empressais-je d’ajouter, ressentant comme au fond de moi la formation se poursuit qui cherche à déboucher sur quelque chose de plus grand, voire à s’aboucher à quelque chose d’autre, un ailleurs de moi qui serait, qui sait, peut-être simplement les autres, mes contemporains, les gens, ces hommes et ces femmes qui m’entourent, marchent et parlent non loin de moi mais que le temps, certaines circonstances et la culture dominante ont tellement éloignés de moi et de mon cœur.

Parler aux autres, oser parler aux autres, vraiment, authentiquement, d’un problème qui me tient à cœur, d’un problème qui me semble grave et concerner l’humanité toute entière. Parler simplement, pas danser ou faire du théâtre, pas présenter une performance comme il serait de bon ton, en ces temps de spectacle tous azimut, en ces temps de marchandisation de tout, de peopolisation outrancière. Parler simplement à mes contemporains, avec sincérité, sans les craindre, sans craindre la censure des savants, des économistes, des sociologues ou des psychologues ; sans craindre les experts dont j’avais envie au début de faire la cible de ma rancœur.

La formation consiste pour moi en la libération d’une parole qui ne serait pas forcément experte justement. Cela ne signifie pas que l’on puisse raconter n’importe quoi non plus, cela signifie que nous pouvons tous construire un savoir et le communiquer à nos semblables. Construire un savoir qui ne serait pas du semblant, comme dit Lacan, puisque la parole des experts est si facilement du semblant, le désastre vers lequel ils nous conduisent devrait nous éclairer suffisamment sur ce point.

Libérer la parole du peuple consiste en la désaliénation des sujets pris dans les rets très serrés de la pensée unique et d’un rapport au savoir qui est confisqué par des maîtres pervertis par le pouvoir, l’argent, les médias. En cela, l’éducation populaire reste une utopie, ce qui ne l’empêche pas d’être et de chercher à persévérer dans cet être qui se cherche depuis la sortie de la seconde guerre mondiale. L’éducation populaire en ce qu’elle serait l’éducation du peuple par le peuple reste une utopie. Ce qu’il en existe aujourd’hui cherche encore largement sa forme il me semble, je ne suis pas sûr qu’il faille d’ailleurs absolument la trouver, il se peut que chercher une forme soit une forme en soi satisfaisante.

Construire une conférence gesticulée, c’est pas du pipeau !

C’est un objet étrange qu’une conférence gesticulée. Il en existe de plus en plus qui sont accessibles sur internet et dont on peut se procurer les DVD sur les sites des quatre SCOP françaises dont c’est l’une des activités centrales, ou, mieux encore, après avoir assisté à l’une d’entre elles. Le Pavé, L’Orage, L’Engrenage et enfin, celle par qui j’ai été formé, la SCOP Vent Debout de Toulouse sont le fer de lance de ce mouvement qui surprend par son développement ? et la demande toujours croissante de cette parole populaire qui cherche à crever le mur du silence derrière lequel elle est reléguée.

Une conférence gesticulée est un objet propre au sujet qui l’anime et la fait vivre. C’est pourquoi je parle de Ma conférence gesticulée. En effet, personne d’autre ne pourrait en être l’auteur. Voici posé une autre caractéristique de cet objet culturel si singulier. C’est une parole vraie bâtie avec la vie de celui qui parle. La conférence est une composition de savoirs de natures différentes. Il est dit, de-ci de-là, que c’est la rencontre de savoirs chauds et de savoirs froids et que cela provoque un orage. Pourquoi pas mais ceci n’est pas ma parole. Pour moi la conférence gesticulée, ma gesticulation, a commencée avant même que je commence ma formation avec l’équipe du Vent Debout. Ma conférence gesticulée c’est d’abord des émotions, des affects, des sentiments présents dans mon corps, dans ma tête, et qui se pressaient derrière mes amygdales.

J’écris, ceci me permet de m’exprimer mais cela n’est rien, en termes de libération, comparé à la construction et à la présentation d’une conférence gesticulée.

Gesticuler, c’est franchir des limites, aller au-delà de ce que l’on se croyait autorisé à dire mais aussi à être. Gesticuler c’est comme s’extraire d’une gangue, d’un cocon, d’une chrysalide. Certes oui, il y a métamorphose, même si je suis resté le même. Il y a métamorphose, dévoilement, amorce de l’assomption d’un Sujet jusqu’alors soumis à ses censures ; contenu, refoulé, écrasé par un monde plus fort que lui, plus légitime que lui, peuplé de Grands Sujets, de grandes figures dont c’est la fonction sociale de dominer intellectuellement le peuple afin de le soumettre.

L’éducation populaire, vu par les SCOP susmentionnées s’est donnée comme mission non pas d’élever le niveau intellectuel du peuple, Franck Lepage nous démontre l’inanité d’une telle entreprise culturelle, mais de faire en sorte que le peuple lui-même entreprenne sa propre éducation, préserve et construise sa propre culture.

Parmi mes petits camarades de promotion il en est un qui cause des Apaches de Paris, des bals musettes et du mouvement Punk, des anarchistes espagnols et des communards. Voilà, entre autres traces vivantes de la culture populaire, des sources où nous pouvons puiser qui ne sont pas celles que la bourgeoisie a distillé pour nous tenir par la pensée.

Je vais donc vous raconter par écrit quelque chose qui se dit plutôt sur une scène. Mon projet ? c’est que les deux aillent de pairs et que les spectateurs de ma conférence se saisissent de l’écrit pour y revenir, y lire ce que peut-être j’aurais oublié de dire ce jour-là, ou simplement ce que dans l’écrit je me suis permis d’ajouter et que je n’ai pas encore prévu de parler.

S’autoriser de soi, dit encore Jacques Lacan à propos de la psychanalyse et de son exercice. Je crois que j’ai compris ce que cela veut dire réellement en construisant ma conférence gesticulée et surtout en la présentant pour la première fois à un public.