Les récits de vies

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Le Cahier du Pavé No 3 - Récits de vie

Et voici ici l’édito de cette revue, suivi du sommaire. Bonne lecture !

l’Edito

Apprendre de nos histoires… Quelle drôle d’idée ! Prendre le temps de se raconter, de se dire d’où l’on vient , ce qui nous a construits, comment nos valeurs nous ont été transmises, comment elles se sont transformées au gré de nos histoires familiales, de rencontres, de lectures, d’émotions politiques, d’évènements historiques…

Découvrir les gens à partir de leurs parcours, leurs voyages, leurs amours et leurs deuils… tout ce qui a pu les fonder intimement. Se raconter, comparer nos places lors de grands évènements et comprendre que, petites poussières, nous les avons vécu, nous y étions tous ensemble. Aller jusqu’à ne plus connaître, nier les étiquettes, les a priori du « qu’est ce que tu fais dans la vie », et ne s’en sentir que mieux, plus riches. Partir de son petit sentier, puis se reconnaitre comme faisant partie de l’aventure humaine… Se demander comment construire du collectif avec tout ça, comment nous confronter avec tout ce que nous sommes, y compris nos émotions, nos affects… Se dire nos colères pour fabriquer de l’action collective sans nier nos désaccords.

À l’origine de la Scop Le Pavé, il y a eu cette démarche de se raconter, de se donner le temps de relire nos histoires de vie, de stopper la machine infernale de l’action pour réfléchir à ce que nous sommes et d’où vient ce que nous faisons. Et ça a duré trois ans… Trois ans à s’interviewer, à décortiquer nos trajectoires, à identifier nos victoires et nos petites lâchetés, à comprendre où se logeaient nos résistances et ce qui nous empêchait d’agir davantage… Et la relecture collective de nos cursus fut incroyable !

Une impression très forte de similitudes se dégageaient, de nouveaux points communs dans cette grande fresque de vies professionnelles et personnelles, les mêmes envies de faire bouger les choses, les mêmes impasses institutionnelles, les mêmes contradictions générées par les financements par dispositifs, les mêmes difficultés à construire des alliances, la même absence d’une dimension d’éducation populaire politique assumée dans nos boulots respectifs… À un ou deux, ça fait des ressemblances, à dix issus de structures n’ayant rien en commun, ça fait système…

Notre ras-le-bol ou notre déprime ne reposait pas sur des volontés individuelles, mais sur la défaillance d’un système… Quelle prise de conscience ! C’est cela qui a permis la lecture collective, critique et politique de nos trajectoires et qui nous a donné envie de nous attaquer au système. Alors, logique que ça nous semble important de réinjecter ça dans nos pratiques de formateurs !

Qu’avons-nous fait de ce qu’on a fait de nous ? Qu’arrivons-nous à infléchir de nos parcours ? Qu’est-ce qui a fabriqué nos engagements ? Ce cahier no3 du Pavé se pose ces questions et tente de réinterroger cette pratique des récits de vie que nous aimons tout particulièrement. Parce que si nous ne sommes pas tous à égalité de discours sur tel ou tel sujet , tous, nous avons à raconter des choses sur le sujet…
Il se trouve que notre usage de l’autobiographie dans la parole politique n’est pas isolé. Nous ne sommes pas les seuls à utiliser ce pouvoir de la narration.

Certains se demandent d’ailleurs s’il s’agit d’un nouveau tournant dans les sciences sociales. Dans le livre Storytelling (technique apparue aux États-Unis dans les années 1990), Christian Salmon expose comment cet art de raconter des histoires est devenu une arme du marketing, du management et de la communication
politique, au détriment des arguments théoriques et/ou logiques.

Raison de plus pour nous :

  • de préciser dans quelle intention nous pratiquons ces exercices de récits de vie,
  • d’en décrire finement les conditions,
  • de soulever des questions que cela nous pose,
  • et de partager les effets que nous en percevons.

On a choisi de faire appel à des auteur-e-s, coopérateurs/trices du Pavé ou allié-e-s, rencontré-e-s au cours de notre action d’éducation populaire, qui ont vécu à un moment cette pratique collective de récit autobiographique. Ces points de vue croisés nous intéressent pour apprécier la pertinence de notre manière de faire du récit de vie et continuer de la faire mûrir…

« Moi je pense que ce qui est important c’est de vendre la mèche’. De permettre de voir dans les coulisses. Comment ça marche concrètement pour faire ceci ou cela, comment se construit tel ou tel parcours de vie. Tu vois ça me fait penser à ceux qui ont de bons résultats à l’école. Les profs les présentent toujours comme des travailleurs puisqu’ils ont des bonnes notes et les autres comme des fainéants. Après en grandissant tu te rends compte que y’en a, ben chez eux, les parents ils connaissent déjà le langage de l’école, les livres ils les ont déjà à la maison ou ils ont les moyens de les acheter. Et toi ça tu le sais pas quand t’es petit. » (Extrait de Le sens de l’éducation populaire aujourd’hui : dialogue imaginaire entre trois acteurs d ’une MJC, par Saïd Bouamama, Jessy Cormont, et Yvon Fotia, 15 mars 2 0 11, p. 10).

Sommaire

  • Les récits de vies… pour construire du « commun »
    à la création de tout collectif, la question de l’interconnaissance de nos histoires
    pour partager le sens de notre engagement.
  • Apprendre de nos histoires
    un extrait de la thèse d’Alexia sur l’éducation populaire politique, où elle nous explique comment le récit de vie participe d’une dimension émancipatrice en permettant aux gens de donner sens, devant des « autrui » qui comptent à leur situation, à leur parcours, à leur souffrance : faire l’histoire ensemble, c’est faire l’histoire au lieu d’être fait par elle.
  • Petite histoire / grande histoire
    notre outil préféré d’éducation populaire, où on vous raconte à la fois comment mener cet exercice, mais aussi en quoi il a tout son sens dans une démarche d’émancipation et d’engagement.
  • Alice raconte…
    comment, dans le cadre d’Imagin’action, une formation collective pour « vivre et travailler en pays de Morlaix », elle a vécu l’exercice « petite histoire / grande histoire ».
  • Paroles de stagiaires et de formateurs autour de « petite histoire / grande histoire »
    au moment du bilan d’un stage mené sur cette méthode d’éducation populaire, on parle des effets et limites de l’exercice.
  • La grande histoire… de nous
    quand des stagiaires du Pavé réunis autour de l’exercice « petite histoire / grande histoire » ré-inventent une histoire qui fait sens pour eux, construite de souvenirs exaltants ou douloureux, de rencontres marquantes, de lectures, de films…
  • Comme un miroir tendu pour relire son histoire…
    la petite histoire d’un « je », celui de Régis, interviewé au départ de la recherche-action qui a donné naissance au Pavé.
  • Conceptualiser la parole incarnée à partir de méthodes de travail d’éducation populaire
    un article d’Audrey et Manu : une parole incarnée, c’est une parole qui cherche moins la vérité que la véracité, une parole qui cherche moins à représenter un statut ou une fonction que sa personne, une parole qui cherche l’authenticité…
  • Toutes les gesticulations ne sont pas vaines
    Franck présente, à travers les conférences gesticulées, une manière de faire culture populaire et une pratique conscientisante, tout le contraire de la culture officielle…
  • Comment troubler les rituels de pseudo-débat dans des plénières ou des groupes militants ?
    ou comment rendre chacun-e légitime en faisant appel à sa propre expérience du thème soulevé.
  • L’individu dans les plis singuliers du social
    Régis nous raconte ce que Bernard Lahire explique, à savoir que l’individu ne se construit pas uniquement sur la base de déterminismes sociaux, mais aussi dans les marges, dans la singularité des parcours individuels…
  • Autobiographie raisonnée et éducation populaire
    Claire et Benjamin nous proposent une utilisation des récits de vie dans une perspective de recherche-action, inspirée de Henri Desroches, à la jonction entre mouvement coopératif et éducation populaire.
  • Les dessous de la pratique de petite histoire-grande histoire
    à partir d’une séquence de retours critiques des coopérateurs du Pavé sur cet exercice en 2009, une petite explication de l’animation du dispositif à géométrie variable.
  • Sociologie critique, éducation populaire politique et récits de vie
    Joackim nous raconte comment le travail sur les récits de vie lui a été présenté à son arrivée au Pavé, et comment il l’a fait évoluer à partir de son expérience et de ses questions.
  • Bibliographie
    pour en savoir un peu plus sur l’usage des récits de vie dans différentes traditions de la sociologie, en passant par la littérature pour revenir à l’éducation populaire